transformer un journal

Nous avions invité sur ce site à participer au stage* pour "transformer le 23" (lire ici), le trimestriel de la Maison Régionale de l'Environnement et des Solidarités en Nord-Pas de Calais.

Transformer un journal, en langage médiatique, signifie souvent changer la maquette. Point. Et continuer. Seulement voilà : la formule du 23 avait fait son temps et une lassitude s'était installée dans le comité de rédaction. Pire : certains en étaient insatisfaits sans pouvoir dire en quoi. Mais les contraintes budgétaires appelaient à baisser le coût et donc à réduire le nombre de pages et de parution annuelle. Autant le condamner. Devant cette perspective restreinte, il allait falloir jouer serré pour baisser le coût d'un journal imprimé sans réduire son espace d'expression. Redonner du souffle.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En 6 jours, avec un groupe de 11 participants (et 5 contributeurs hors stage), nous avons fait un peu plus qu'éditer une maquette neuve. Pour que cette transformation du journal soit entreprise par ceux qui réalisent ou réaliseront les prochains numéros, nous avons exposé aux stagiaires des repères, des pratiques, présenté des types d'écriture et de publication. Chaussant ces lunettes neuves, nous sommes alors revenus plus en confiance pour décrire, comparer et critiquer les anciens numéros. Et pour être en mesure de dire pourquoi ça coinçait.Et que faire pour que ça coince moins dans le  prochain canard. 

 

 

DE L'ENNUYEUX SUPPORT DE COMM' A L'AMBITION DE FAIRE UN JOURNAL

Le 23 d'antan se présentait en une publication trimestrielle de 16 pages aérées, en format A4, sur un papier épais (120g/m2). La maquette était composée en trois colonnes. Le journal comportait essentiellement des porter-à-connaître des associations membres de la MRES, leur activités, leurs agendas, quelques tribunes déçues du hollandisme (pour les derniers numéros). Le Dossier en 4 pages juxtaposait les points de vue de porte-paroles d'associations à propos du thème choisi. L'ensemble était ficelé par un comité de rédaction (qui était plutôt un comité de lecture) et une coordinatrice du journal, ainsi qu'une secrétaire de direction. 

Avec ses couleurs et ses aplats, ses articles courts et ses monologues, Le 23 ressemblait à un support de comm' ou une gazette municipale. Banal comme la somme écrasante de journaux édités par des collectivités ou les journaux gratuits construits sur les mêmes pré-requis. Les rubriques variaient selon les numéros, avec des constantes étonnantes : un édito longuet étiré sur la longueur de la page, puis le portrait d'un ou d'une militante (une interview, en fait), des tribunes, des infos diverses des assos et du réseau, des docs. Bref : un bulletin de liaison bis. Un luxe. 

On peut lire ici le dernier numéro de l'ancienne formule.

 

 

Le 23 nouveau garde ses 4 thématiques : Nature, Environnement, Droits de l'homme, Solidarités. Il veut s'affirmer comme un journal, un vrai. Il a fallu faire un grand appel d'air. Et briser le carcan de l'ancienne formule, en tentant de comprendre pourquoi ça coinçait dans l'ancienne formule, en donnant les éléments pour dépasser cet horizon et créer autre chose. Et aussi : décoincer l'expression, énumérer la variété de types et de catégories d'articles, mettre à terre quelques notions de communication pour comprendre ce que c'est qu'un journal qui s'adresse à un lectorat. Non, les lecteurs ne sont pas des récepteurs neutres obéissants à des messages, téléguidables, non, les associations ne sont pas témoins de leur seule activité. Et oui, nous avons des choses à dire.

Résultat : en stage, une trentaine de propositions d'articles ont été notées sur les murs. Une sélection a dû s'opérer en fonction de l'actualité, des préférences, des possibles de la réalisation au sein du stage (13 jours pour écrire les articles, interviewer, s'informer, écrire, c'est court !). 

La maquette a été modifiée par Marie-Anne Rabier afin d'accueillir un plus grand nombre de signes, de textes, d'idées. Il fallait aussi réduire, voire éliminer, les aplats de couleurs qui empêchaient la lecture des articles (un défaut majeur des publications : de la couleur clinquante partout qui distrait du contenu). Ainsi s'accomplissait un retournement complet par rapport à ce qui était attendu pour un budget serré : au lieu d'un petit 8 pages aérées et ultracolorées, voici 16 pages denses, claires, sobres, illustrées, abordant une grande variété de thèmes dans des styles différents. 

 

LES RUBRIQUES, PIECES MAITRESSES DU JOURNAL

Charpente du journal, les rubriques devaient être assemblées pour que le lecteur puisse se situer dans le journal et aussi les pages, mais aussi dans la proposition multiple qui ne fasse pas défaut aux thématiques dans lesquelles l'association oeuvre.

Dans l'ancienne version, on passait d'articles de types magazine (portrait) à des rubriques sérieuses ou à des "coups de gueule", puis un agenda, et un dossier compilant des contributions variées, puis remagazine : la charpente était trop lâche et désordonnée, difficile de se repérer.

 

La nouvelle formule (que l'on peut lire ici) se veut plus claire, avec grosso modo, une partie expression et voix du réseau, une autre information et dossier, une partie magazine.

Introduction. Les premières pages sont parmi les plus importantes. L'ancienne version proposait en page 2 un sommaire et une longue présentation de la MRES en colonne grisée. Page 3 : un édito qui s'étirait sur la longueur de la page, avec la photo de l'auteur, souvent un membre du Bureau de la MRES. Mais le résultat n'était pas, malgré les bonnes volontés et les bonnes plumes, à la hauteur. Que faire ? Resituer l'édito dans sa fonction : lieu d'expression du comité de rédaction du journal à ses lecteurs, où il explique les choix d'articles du numéro. Or les membres du CA ne participent pas en nombre à la direction  du journal. Dans la nouvelle formule, la page 2 accueille LE MOT DE..., la parole officielle de l'asso (Merci Anne Bruneau), quelques brèves, quelques rendez-vous, et en page 3, un vrai édito rédigé par le comité de rédaction, et, en dessous, le sommaire.   

Expression et pratiques. on tourne la page. Celle de gauche contient une rubrique dédiée à la parole des membres et des associations. Coup de gueule, coup de coeur, coup de blues. Quand ça va ou ça ne va pas, il faut le dire. Mais pas n'importe où. La page 4 est prévue à cet effet : témoignage, tribune, billet d'humeur, écho. A droite, page 5, une présentation d'une ou plusieurs associations adhérentes de la MRES (faire connaître ses adhérents) du point de vue de leur pratique (évitez le face à face et l'interview de complaisance). Et aussi "Mouvements d'ailleurs", une rubrique qui ramène dans la lumière des événements associatifs ou collectifs. 

Des actus à l'intérêt expliqué. L'inévitable page d'actualités qui concernent l'asso éditrice et ses membres. Mais, cette fois-ci, il s'agit de parler des travaux communs ou des faits marquants, des rendez-vous qui nécessitent un développement pour en saisir le sens ou l'intérêt. Les simples annonces, un bulletin de liaison existe pour cela. Il faut donc en dire plus que signaler un événement mais dire en quoi ça l'est. 

Information, enquête. Page 7 : le dossier débute et s'étire sur 4 pages, détachables. Cela suppose une enquête préalable et que le dossier ne soit pas un agrégat d'articles disparates, mais qu'ils fassent la clôture du sujet bien défini en amont. On ne peut pas tout dire. 

Des hypothèses de chemin de fer ont été dressées et permettent de réduire le dossier à 2 pages et d'ajouter d'autres rubriques du type "Débats" pour les pages laissées libres : des points de vues opposés ou presque, permettant de faire le tour d'une question, de l'éclairer et d'en comprendre les tenants et les aboutissants. Pour éviter que ce débat ne tourne à la simple confrontation télévisuelle, il est nécessaire que celui ou celle qui l'anime y soit préparé.

Associations et les autres pouvoirs - Page 11 : La rubrique Parole publique rapporte la participation d'associations au travail législatif et/ou à la conception de politiques publiques, ou en fait la critique : espace important où signaler les tentatives et les pratiques de démocratie ascendante.  

Le magazine. Avec la page 12 s'ouvre la partie magazine : Lu, vu, goûtu. Critique de livres ou de films, recettes de cuisine, ou autres, avec ce ton léger, facilitent l'entrée dans la rubrique de la page 13, qui, elle, scrute  nos habitudes langagières, notre "Tête dans la sable", le confort de la non-pensée, du non-agir, par habitude, par des mots creux, des expressions ou des phénomènes. Vaste programme. C'est ici la place d'une écriture libre, qui demande cependant une certaine rigueur intellectuelle pour que le propos tienne la route.  

- en page 14, Foin du prêchi-prêcha, voici quelques indications pour agir ou faire : "La main à la pâte". 

- en page 15 : le portrait d'un ou d'une militante s'appelle désormais : "un visage parmi d'autres". Bien situé en troisième de couverture, il se prête à une lecture apaisée et plaisante. Cet article a pleinement sa place vers la fin, sorte de récompense du lecteur, que de pouvoir connaître, le récit d'une vie de quelqu'un qu'il côtoie peut-être. Idem que pour la page 13. Il faut savoir tenir la plume de cet exercice pas simple.

Enfin en quatrième de couverture, il s'agit de faire aimer la nature ne la montrant, en la racontant. En lui donnant une large représentation par une photo soignée (gros plan) et un texte qui, s'appuyant sur une exactitude scientifique (naturaliste) s'en écarte par un récit, pour rendre proche, familier, aimable, une plante, un animal ou autres. 

Voici la structure de cet objet imprimé, le rubricage page par page, qui a été opéré pour ce journal. Vous pouvez comparer avec des versions anciennes du journal et vérifier les gains en terme de lisibilité.  

 

UNE ORGANISATION POUR DEJOUER LES PIEGES

Le numéro d'un journal n'est que le résultat, la partie visible d'une activité humaine, collective, passionnante, de réflexions, de recherches, de discussions ou de débats, qui lui donne vie par la lecture et ce que les lecteurs veulent bien en faire. Pour que cela soit possible, il faut lever quelques blocages qui se situent dans les modes de contribution. Pas facile d'écrire au nom d'une association entière dans un journal qui restreint sa liberté d'expression : chaque journal définit ce qu'il autorise à dire. Comme dirait Barthes, il contient sa propre clôture. Plus il sombre dans la comm' (l'adresse de messages fonctionnels : Participez, engagez-vous), plus la liberté d'expression se restreint.

Autour de ce 23, il a fallu mettre à jour les freins subtils et pourtant réels et tenaces à la participation. En proposant plusieurs modes de participation :

  • écrire au nom d'une association : la participation dominante, 
  • écrire en son nom propre (avec ou sans la bénédiction de l'asso) ; être contributeur,
  • écrire régulièrement des articles sans lien avec l'asso adhérente : être rédacteur, 
  • proposer des sujets et des thèmes dont la rédaction pourrait s'emparer, sans les écrire soi-même mais en livrant des éléments : être correspondant,  
  • tenir une rubrique : y écrire et rechercher les contributeurs ou les sujets à traiter.  

 

CE QUI MERITE LE NOM DE JOURNAL 

Evidemment, il est difficile de résumer ici toute l'étendue des réflexions qui ont animé le groupe pendant les 6 jours du stage. On peut nommer : la consigne de distinguer le commentaire de l'information, l'appel à se renseigner, collecter, chercher des informations qui ne tombent jamais tout cuit. Sans quoi il est de fortes chances que l'on ne fasse que répéter ce qui a déjà été dit ailleurs. 

Rester attentif à l'actualité du monde, s'y rendre disponible. Et accepter de se poser des questions ! S'autoriser à douter des discours tout faits, prêts à l'emploi, prêts à être répétés. Faire un journal, c'est accepter de se déplacer de ses préjugés, de ses a priori, d'accepter de mettre ses certitudes sur l'enclume des hypothèses et sous le marteau des faits. 

Un journal, c'est une invitation à tâter le réel, à comprendre le monde dans sa complexité, à en ramener des informations exactes comme autant de leviers pour comprendre et agir. Et à en faire profiter des lecteurs. Si cette honnêteté est observée par la plupart des rédacteurs, capables de s'entraîner dans cet exercice par une autoformation bienveillante et bien cadrée, il se crée peu à peu une relation précieuse avec des lecteurs, une confiance, une fidélité et un plaisir, une attente, un désir du numéro suivant. De plus, il alimente la teneur des débats et des discussions, pour peu que ce journal accepte de tirer dans la lumière les non-dits, les présupposés qui "ne vont pas de soi", ce qui traverse les uns et le sautres sans y penser. Un peu de curiosité et d'audace devrait suffire à prendre goût à cet exercice.  

Sinon, le journal rejoindra la banalité des objets imprimés ou des commentaires sans fin, de ceux qui croient que "le média fait le message" et qu'il suffit que le journal soit imprimé pour que le travail soit accompli, sans poser de questions sur l'intérêt, la pertinence, l'exactitude ou l'utilité de ce qui se dit entre rédacteurs et les lecteurs. Un tel journal ne serait qu'un "récepteur-émetteur" dans la masse des connectés-entre-eux, sans lien avec le monde réel. Comme partout, il maltraiterait les lecteurs qui, eux, le survoleront d'un oeil distrait ou amusé. Un tel journal mériterait d'être ignoré et de disparaître. Le pire, c'est qu'il pourrait entraîner avec lui l'organisme qui l'édite, dans l'indifférence. 

 

Où en est le 23 ? Avec ce numéro 211, il a pris une direction qui le mène vers ce qu'il serait bon de faire pour devenir un journal d'information et d'expression au service de la MRES et de ses lecteurs, voire au-delà. Avec un seul numéro de cet acabit, les rédactrices et rédacteurs du 23 en sont au stade de l'essai. Le chemin est pavé d'embûches. On leur souhaite bonne chance. Et si besoin, nous ne sommes pas loin. 

  

AJ

 

* Il s'agit du stage "Publier un journal associatif", de son vrai nom barbare "Créer, animer, réaliser un média associatif" (CARMA), conçu et animé par Rouletaplume, avec Arnaud Jacquart et Dominique Cresson. Il a été proposé par l'Atelier la Talvère-Pierre Davreux, avec le Conseil régional Nord-Pas de Calais qui facilite l'accès des bénévoles aux stages dans le cadre de l'ADVA.   

Ce stage a la particularité de prendre pour objet la fabrication d'un numéro au moins et aussi de s'intéresser à l'organisation humaine de l'activité qui la permet. Un journal, c'est surtout une activité organisée, une équipe plus ou moins ouverte, en capacité de produire des textes reliés par un objet imprimé. Ce stage amène donc un groupe à pouvoir prendre en main l'activité, en l'organisant, en l'animant, en la dirigeant, en sachant reproduire l'opération de numéro en numéro et se renouveler. S'il donne quelques armes pour pouvoir écrire, il est préférable de passer d'abord par le stage "Ecrire et publier pour être lu", afin d'être disponible pour l'activité de publication et d'animation.