négliger l'éducation

L'ennui, c'est que l'on néglige le football au profit de l'éducation.

 

Cette phrase de Marx (Groucho), procurait, pendant le Mundial de football en juillet et au centre des agitations médiatiques autour des horaires scolaires, sa petite saveur. Elle nous réjouit encore. En remplaçant le  football par des termes à la mode, elle garde son actualité. Mais sa charge ironique est dépassée. Sommes-nous rattrapés par le cynisme ambiant ? 

 

1. LA FORMATION PROFESSIONNELLE SE REFORME

L'ennui, c'est que l'on néglige la productivité au profit de l'éducation. 

 

La réforme de la formation professionnelle qui prendra effet au 1er janvier 2015, ressert les boulons quant au droit à la formation des salariés. La communication qui l'accompagne prétend le contraire. Voyons.

Les salariés bénéficiaires de formation professionnelle étaient dotés d'un DIF (Droit individuel de formation) qui est remplacé par un CPF : un Compte personnel de formation. En passant du droit au compte, on gagne en justesse langagière. Le DIF fonctionnait déjà comme un compte d'heures de formation. Donc, avec ce CPF comme avec le DIF, les salariés (et demandeurs d'emploi) auront un crédit de 20 heures par année d'emploi. Rien ne change au fond. Mais, dit-on, ils décideront eux-même de leur formation sans demander l'avis de leur employeur. Enfin : à condition que la formation ait lieu hors du temps de travail, sinon l'employeur pourra s'opposer ou pas au congé du salarié, qui sera quitte pour rogner sur ses congés payés. 

 

Mais ce choix du salarié est limité à une liste de formations diplômantes, qualifiantes ou certifiantes établie par les instances de branche ou le CNEFOP (Conseil national de l'emploi et de la formation professionnelle). Quels critères ? Quelle méthode retenue pour valider la certification de telle ou telle formation ? Quelle information à ce propos ? Rien. Autrement dit, vous êtes libre de choisir la formation parmi celles qui ont été préalablement sélectionnées pour vous. Cette règle connaîtra sans doute ses exceptions. Avec des missions étendues, les OPCA et les Régions pourront évaluer les formations et décideront ou non de leur financement : selon les critères retenus de l'employabilité et des métiers en tension : ceux dont les emplois sont peu ou mal pourvus. La formation professionnelle se met aux petits soins des besoins des entreprises, les véritables bénéficiaires de cette réforme.  

 

Silence : tout le monde entre en jeu

Le plus curieux est de n'entendre aucune protestation venant des organismes de formation. Notamment, ceux qui avaient à coeur de défendre l'éducation, ou la formation, tout au long de la vie pour leurs publics ne semblent pas percevoir la nuisance de cette réforme, habillée par le gouvernement en vertus positives. Pas un mot, pas un signe. Les décrets d'application sont tellement amphigouriques que la rédaction n'a pas trouvé une seule personne qui comprenne quelque chose. Les OF attendent. L'année sera difficile. De nombreux licenciements de formateurs sont à prévoir. Ca commence mal pour une réforme qui visait l'emploi. 

Il faut dire que la positive attitude du gouvernement a conquis Elise Lucet, l'intrépide reporter. Diffusé sur France 3 quelques mois avant le vote de la réforme à l'Assemblée, son reportage "Formation professionnelle, le grand détournement" du magazine Cash Investigation, servait de bande annonce : Sus aux abus ! Des fonds de la formation professionnelle ont été détournés dans des affaires éclatantes (scandale de l'UIMM) et de façon moins connue. Mais les pseudo-"révélations" et les manquements de cette émission fidèle à son style "cash" et ses mises en scène (avec Michel Sapin dans son propre rôle de ministre de l'Economie) n'ont pas échappé à l'oeil de David Garcia (lire son article sur le site Acrimed),  : "Enoncés sur un mode faussement subversif, les "scoops de l'émission" épousent l'agenda des "réformes" du gouvernement".

La tactique est éprouvée : des abus sont dénoncés via les canaux médiatiques, l'opinion émue accepte facilement qu'une réforme établisse de nouveaux principes, souvent défavorables à l'ensemble des populations plus qu'à celle des fraudeurs ou des escrocs. Le MEDEF, qui n'était pas étranger au scandale de détournement de fonds de l'UIMM, se réjouit pleinement de cette réforme. Si l'on en croit l'exclamation d'un responsable formation du MEDEF à ses adhérents : "Soyez tranquilles, vous n'aurez plus à vous soucier de la formation de vos salariés". Ivre de ce succès, le responsable dévoilait sans retenue les étapes suivantes : saper les qualifications BEP et Bac pro qui retardent l'arrivée des enfants sur le marché du travail. 

 

 

En tout cas, les objectifs superpatronaux et donc gouvernementaux prêtés à la formation professionnelle (productivité, employabilité, compétitivité, chômage, pression sur les salaires) éloignent la formation professionnelle à grand pas de l'esprit de la loi de 1971 en faveur d'une éducation permanente des adultes. Revenir à un service public de la formation s'émancipant du diktat de l'employabilité ? L'ennui, c'est que l'on négligerait la productivité au profit de l'éducation. 

 

 

2. LA FORMATION DES BENEVOLES A MAUVAISE MINE

L'ennui, c'est que l'on néglige les aides aux entreprises au profit de l'éducation.

 

Formation encore, côté bénévole. Rien d'officiel, mais on raconte que le FNDVA (Fonds national déconcentré en région pour financer, entre autres, la formation des bénévoles) va subir en 2015, non pas un régime sec mais une hémiplégie sévère (50% en moins, dans certaines régions). Voici qui en rajouterait, si c'était avéré, dans la politique du dos tourné aux associations que le CAC (Collectif des associations citoyennes) ne cesse de dénoncer. Selon les dernières estimations, le secteur associatif compte toujours 1,8 millions de salariés et environ 23 millions d'adhérents. Le monde associatif pèse en PIB autant que l'industrie agroalimentaire et l'agriculture réunies. Non négligeable, économiquement parlant.

 

L'importance de la formation des bénévoles est-elle donc à négliger ? Elle est d'abord négligée par les intéressés eux-mêmes, car mal informés. Un socle de compétences de la gestion associative a été mis en place sur impulsion de l'Etat. Les bénévoles auraient bien besoin de compétences dans la conduite des affaires associatives, mais une immense majorité des formations technico-techniques à la comptabilité sont d'inspiration patronale et fort peu associative. Elles sont moins tournées vers les relations avec les personnels, le pilotage collectif de l'activité, le droit d'association, une organisation qui ne reproduise pas les divisions sociales ou l'entreprise marchande, par exemples. Réduction attendue, donc, de l'accès des bénévoles aux formations. D'ailleurs les critères réduisent la part de l'activité subventionnée. La formation en petits groupes adaptée à une réelle appropriation des matières se transforme en cours d'écoles avec des minima de 12 à 24 stagiaires exigés.  

Dans ces conditions, vu l'état des préoccupations associatives, le public cherchera toujours plus de solutions immédiates (im-médiat, sans la médiation, donc, de l'examen minimal de la situation, et sans les moyens intellectuels de comprendre et d'agir) comme ces modes de gouvernance ou de management copiés-collés. Dans l'urgence de la baisse des fonds publics, le dos au mur, quel bénévole se risquerait à consacrer des journées et à arracher, par l'effort, des capacités à gérer. Bien sûr, il pourrait tout à fait en être autrement. Mais l'ennui, c'est que l'on négligerait l'austérité au profit de l'éducation. 

 

 

 

3. LA TECHNIQUE AU SECOURS DE L'EDUCATION 

L'ennui, c'est que l'on néglige la technique… au profit de l'éducation. 

 

La rentrée scolaire porte son lourd cartable d'idées nouvelles sur l'éducation. Dans cette catégorie : l'idée d'initier les plus jeunes élèves (ou apprenants) à la programmation informatique. Bravo pour cette nouveauté, qui rappellera des souvenirs aux parents d'élèves quadragénaires qui avaient goûté à la programmation informatique sur les bancs de l'école primaire dès le milieu des années 1980. Or une étude récente met en évidence qu'une part de plus en plus importante des collégiens, des étudiants et d'adultes se présentant aux concours de la fonction publique, sont en grande en difficulté face à l'orthographe et la syntaxe française. Et là, pas d'annonce sur une explication ou une action. Les ravages d'un illettrisme diffus qui progresse en France fait tache. Tache d'huile même. La proposition d'initiation à la programmation informatique semble être une priorité nécessaire qui exige une préoccupation  engageante. 

 

 

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La technologie, comme un lapin sorti du chapeau, sert souvent d'utile diversion ou de subterfuge lorsqu'il s'agit de considérer des affaires sérieuses, comme l'apprentissage des fondamentaux en éducation ou des opérations mentales élémentaires, dont sont également dépourvues des légions de collégiens. L'éducation nationale préfère se fier à l'ordi plutôt que remédier aux carences syntaxiques ou logiques des élèves, en proposant un programme qui remettrait en cause bon nombre des politiques antérieures. L'ennui, c'est que l'on négligerait la technique… au profit de l'éducation. 

 

 

Education à la technique déshumanisante 

La démission des pouvoirs publics passe au profit de la conversion. La conversion à la foi numérique (école), à l'employabilité (formation pro) ou aux modes de gestion capitalistiques, n'est pas neuve. Le phénomène n'est pas isolé non plus. Il s'amplifie : et aucun secteur d'activité n'est épargné. Pour apercevoir comment ce phénomène générateur de l'illettrisme nouveau se met en place, voici un aperçu avec le commerce du livre. "De même il convient d’éviter l’utilisation de verbes trop génériques dont on mesure mal l’étendue de ce qui est exigé : Connaître, Comprendre, Lire, Savoir, ...", Voici ce qu'affirmait le Guide d'accompagnement à la mise en oeuvre de la nouvelle grille de classification de la branche libraire. Ce guide propose illico des termes plus technico-compatibles : Technicité, Autonomie, Relationnel, etc.*

Cette modification du vocabulaire professionnel ne manquera pas de perturber le métier de libraire, d'en réduire la dimension humanisante (la connaissance, la compréhension, la lecture et le savoir), par celles de la technicité, de l'autonomie, du relationnel. De troquer des notions essentielles par des concepts flous, sans référence tierce, opérationnels et propres au commandement. C'est dans ce type de détail que l'illettrisme se niche et progresse peu à peu sous les atours avenants d'une conversion à la technologie, fort nécessaire, semble-t-il.  

 

 

Arrivé à cette étape d'un détour, la citation de Groucho Marx a perdu de sa force ironique. Elle ne fait plus rire, elle provoque de l'indifférence. Pour beaucoup désormais, le football pourrait apparaître effectivement comme étant bien plus négligé que l'éducation. Puisque l'éducation revêt beaucoup moins d'importance et de soin, pourquoi se préoccuper de ce qui n'est pas ou plus ? Et le cynisme, qui réglemente positivement les checks-points de l'accès à l'éducation a trouvé, dans cette phrase qui le moque, son slogan qui, aujourd'hui, le légitime. Au premier degré. 

 

 

 

* Lire l'ouvrage de Dominique Mazuet, "Critique de la raison numérique. Illustrée par l'exemple du commerce du livre en France et des phénomènes qu'on y a observés.", livre dont le propos illustre  à merveille cette chronique. Aux éditions Delga.